Georges Blanchard, un humaniste à Saigon

Georges Blanchard est l’une des premières personnes que j’ai rencontrées à Hô Chi Minh Ville. Il est directeur d’Alliance anti-trafic, une ONG qui lutte contre l’exploitation sexuelle des femmes et des mineures vietnamiennes au Vietnam et dans le monde. Commencer ma rubrique « Portraits » avec lui n’est pas un hasard. J’ai beaucoup d’admiration pour ce personnage hors du commun. 

Il arrive à l’heure dans ce café propret du centre-ville de Saigon. Georges Blanchard sourit. Regard pétillant derrière ses petites lunettes. Ici, il détonne. Tee-shirt heavy metal et jean délavé: l’homme est à mille lieues des autres clients.

Vingt ans que ce petit gars de Pigalle vit au Vietnam. A Saigon, qu’il trouve « moche et bruyante « . Mais qu’il ne saurait quitter. Difficile de résumer la vie du bonhomme en quelques mots, sans en écorner un morceau. Elle se confond avec sa vocation, «  une mission «  qu’il remplit chaque jour. Il est né en 1962 dans les Vosges d’un père entrepreneur et flambeur et d’une mère prof de maths. A 12 ans, la famille explose. « Un jour, je suis rentré de l’école et j’ai découvert une maison vidée par les huissiers. » D’une grande maison bourgeoise, Georges atterrit avec sa mère et son frère dans un petit meublé, arrête l’école à 15 ans pour pointer à 5 h du matin sur les chantiers de la région parisienne. « Je me suis trouvé une chambre à Pigalle, j’avais plein d’amis. Et une voisine, Corinne, du futur groupe Téléphone. Elle avait 16 ans comme moi. » Georges trime. Mais Georges aime Paris la nuit, « la ville lumière »! Il travaillera ensuite dans une MJC (Maison des jeunes et de la culture), sera éducateur et dirigera un camp de vacances pour adolescents…  En 1992, il part, sac au dos, au Vietnam, dans l’idée de créer une base de loisirs. « C’était idiot, à l’époque! » Et puis l’humaniste qu’il est est choqué de voir tous ces enfants dans les rues: « Je ne pouvais pas, moralement, monter un business dans un pays où les gens dormaient dehors et les enfants ne mangeaient pas à leur faim… » Il s’engage alors auprès de l’ONG Enfants du monde et droits de l’homme. Peu à peu, il commence à identifier des réseaux de prostitution pour mineurs… Tout commence là.

Il est aujourd’hui à la tête de l’ONG Alliance Anti-Trafic dont l’objectif est de lutter contre l’exploitation sexuelle des femmes et des mineures vietnamiennes. « J’ai créé les premiers programmes de lutte contre l’exploitation sexuelle des mineurs en 1995, puis, en 1998, les premiers centres de réhabilitation pour les prostituées. » Grâce à son « acharnement », en 2003, le gouvernement vietnamien reconnaît l’existence de  « victimes de l’exploitation sexuelle ». Ces « diablesses » (c’est ainsi qu’elles étaient considérées) pouvaient enfin être réhabilitées. »

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Georges Blanchard (ici avec Marin Postel, son ancien directeur adjoint), déjeune dans la rue près des bureaux de l’ONG.

Alliance Anti-Trafic (AAT) travaille en accord avec le ministère des Affaires sociales vietnamien, l’Union des femmes vietnamiennes et le ministère de la Police. « Le gouvernement nous a transféré une partie du boulot, dit-il dans un sourire satisfait. AAT travaille en coordination avec les autorités dans toutes les provinces du pays pour rapatrier les victimes. » Regard appuyé : « On est unique au Vietnam. » Ne pas y voir un excès de suffisance. Pas le genre de Georges. Car pour en arriver là, l’homme a marché sur un fil suspendu au-dessus du vide, comme un oiseau en équilibre. Il y a laissé quelques plumes. « Ici, j’ai voulu développer la transparence et je n’ai pas vendu mon âme. »

Ces Vietnamiennes qui se prostituent au Vietnam ou à l’étranger, le font par l’intermédiaire de réseaux bien organisés « parfois volontairement pour l’argent, ce qui va à l’encontre des idées reçues longtemps véhiculées en Occident  » assure Georges. Elles atterrissent en Malaisie, à Singapour, à Hong-Kong, en Thaïlande mais aussi en Australie, aux Etats-Unis ou en Europe. Elles sont aussi recherchées par les Chinois pour se marier. Aucune d’entre elles n’a réellement conscience de la vie qui les attend. Souvent battues ou droguées, enfermées et passeport confisqué.

Alliance Anti-Trafic a monté un réseau international pour les retrouver et les rapatrier. 2006 marque une étape importante : le premier rapatriement de Vietnamiennes, en provenance de Malaisie. « Une rescue (un sauvetage), représente entre 1 et 3 mois d’investigations. Quand on retrouve une fille, le plus stupide, c’est de la mettre dans un avion tout de suite pour rentrer. Il faut discuter, savoir pourquoi elle est là, d’où elle vient etc. On doit pouvoir recueillir des infos, remonter des réseaux… »  Alliance Anti-Trafic s’occupe de tout : accompagnement, passeport, visa, billets d’avion. L’ONG a également mis en place des cours d’éducation sexuelle dans les écoles publiques des quartiers populaires d’Hô Chi Minh Ville. « Car l’éducation reste le noeud du problème. Il faut éduquer les mères, les filles mais aussi les garçons. »

A ce stade du récit, je l’observe. Comment supporte-t-il le poids de tout ça ? Où trouve-t-il la force et l’énergie pour continuer encore et toujours ? « J’ai ma femme et mes filles dont l’aînée veut devenir médecin. » Elles savent tout de ce que fait leur père. Et doivent être fières.

Georges Blanchard vit dans un quartier populaire du district 3 avec son épouse vietnamienne. Il ne fréquente pas les expatriés. C’est aussi là qu’il travaille. Georges est résident permanent et parle vietnamien couramment. Son rêve, il le caresse comme des ailes d’ange. « M’acheter un bout de terrain à Ben Tre, dans le delta du Mékong. » C’est là qu’il s’évade en moto avec sa femme le week-end. Il ne possède rien que cette moto qui l’emmène loin des bruits et de la fureur du monde. En 20 ans, il n’est jamais allé en baie d’Halong, à Hoi An ou à Hué. « Quand je me déplace, je vais voir des amis. Je ne fais pas de tourisme. Tous mes amis sont Vietnamiens. Les gens vous acceptent si vous restez vous-même. »

Malgré le milieu difficile dans lequel il travaille, Georges part du principe que l’être humain est bon. Tiens donc ! « On peut établir que tout individu possède un côté clair à 70 % et une part d’ombre à 30 %, non ? » Il est loin le petit gars de Pigalle qui fumait ses cigarettes sur les toits de Paris à 15 ans, au-dessus des maisons de passe… Enfin, peut-être pas.

@S.R.

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