Suby One trace la ligne de son horizon

 

Suby One est un graffeur franco-vietnamien, basé à Hô Chi Minh Ville depuis 3 ans. Amoureux du graffiti et de tous les aspects de la culture urbaine, il a ouvert une galerie afin de promouvoir cet art au pays de ses origines.

C’est sa discrétion qui m’a frappée ce jour-là. Pourtant, il était le centre de toutes les attentions lors du vernissage de son exposition Time. Il était l’artiste. L’auteur des oeuvres accrochées aux cimaises du Musée des Beaux-Arts d’Hô Chi Minh Ville. Ce statut aurait dû lui imposer une posture. Une façon d’être que certains artistes en représentation ont vite fait d’assimiler, ici comme ailleurs. Pas lui. Suby One est resté le même. Il est toujours ce petit gars de Vitry-Sur-Seine où il est né voilà 37 ans. Graffeur de son état. Et toutes les strates de sa vie n’y ont rien changé…

 

Je l’ai revu quelques temps après dans l’atelier de son ami, le peintre Laurent Judge. Trang Suby a déroulé le fil d’une histoire dense et colorée. Sombre et lumineuse. Lumineuse avant d’être sombre.

Son histoire, comme tous les Viêt-Kieu (Vietnamiens de l’étranger), débute par un déracinement. Ses parents, originaires de Saigon, quittent le Vietnam en 1977. « Mon grand-père maternel avait la nationalité française. Donc ma mère aussi, ce qui lui a facilité les choses pour émigrer en France. » D’abord à Mulhouse où naît Trang Suby puis très vite à Vitry. De son enfance, il dit comme une évidence: « C’était la banlieue et tout ce qui va avec. La cité, les premiers tags, la bande de potes. Il y avait beaucoup d’immigrés, et parmi les Asiatiques, beaucoup de Laotiens et des Cambodgiens mais mon meilleur copain était tunisien. » Ses parents lui parlent peu de leur histoire personnelle mais lui donne une éducation vietnamienne. « On parlait vietnamien, on mangeait vietnamien, on allait dans le 13e arrondissement pour les fêtes du Têt… Avec mes copains, on comparait nos habitudes de vie. Nos cultures étaient différentes mais on se retrouvait tous en France et on partageait beaucoup. »

Trang commence à tagger vers 13-14 ans. A 15 ans, il s’élance sur les lignes de métro. « C’est un effet de groupe. Le graff, c’est une appartenance. C’est aussi le goût de l’interdit. Pour rentrer dans un dépôt, c’était comme dans les films. Il fallait faire gaffe, aller vite, se cacher. C’était kiffant. Il fallait mettre ton nom, ton pseudonyme partout dans la ville. » Au fil du temps, la typo s’harmonise. Les couleurs apparaissent. Suby One graffe. « A l’époque, tout venait des Etats-Unis. J’adorais Mode 2, né aux USA, arrivé en France plus tard. Il était en avance sur son temps. »

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Graff de Suby One à Hô Chi Minh Ville.

Mais le graffiti est illégal en France. Suby One se fait arrêter une fois. Puis une deuxième. Et pose les bombes pour un temps. « J’ai commencé à passer plus de temps dans la cité et je me suis mis à dealer. » Le reste, Suby One ne le cache pas. Il se fait arrêter pour de bon et passe un an à la prison de Fleury-Mérogis. Il avait à peine 19 ans…

« Mon père est venu me voir une fois, m’a dit ce qu’il avait à me dire et n’est plus revenu. Ma mère m’a rendu visite souvent. Elle travaillait dans une boulangerie du 13e et c’était une vraie galère dans les transports. Je l’ai vue pleurer et je me suis dit que j’avais merdé. Vraiment. » Il n’élude aucune question: « En prison, si tu n’es pas fort mentalement, tu craques. On te met dans un endroit où des tas d’autres gens peuvent t’apprendre des trucs encore plus dingues que ce que tu as fait toi. Mais il faut croire que c’est mon côté vietnamien qui l’a emporté! Quand je suis sorti, j’avais du plomb dans la tête. »

Retour à l’école, avec l’obtention d’un BEP vente. Trang Suby trouve un emploi de barmaid dans un bar huppé des Champs-Elysées. « L’un des propriétaires, sino-malaisien, a ouvert un restaurant à Singapour. J’étais celui qui parlait le mieux anglais. Je suis parti. » Un an après Fleury, le jeune homme est accueilli par son nouveau patron dans une Jaguar à l’aéroport de Singapour… « J’étais bar-manager, en costume Kenzo. Je faisais des photos dans les magazines, je mangeais au Raffles. Un an avant, c’était dans une gamelle… »

L’aventure dure un temps. Il rentre en France et en 2007, un copain lui demande de reprendre la marque de leur groupe. Trang Suby trouve un investisseur, se remet à dessiner, réalise les logos, design tee-shirts et casquettes et s’occupe de la tournée du groupe. En 2011, il participe à une expo de son ancien crew de graffeurs. « J’ai fait des petites toiles, je me suis rendu compte que ça me manquait. Comment j’avais fait pour vivre sans? J’ai commencé à faire de l’abstrait. Je me suis aussi lancé dans la sculpture. Lors de cette expo, j’ai vendu mes deux premières toiles à un amateur d’art. J’étais content parce qu’il n’était pas du milieu. » Suivent une expo solo à Paris; une autre, collective, au Carrousel du Louvre. Trang Suby décide de poursuivre dans cette voie.

2013 sera une année décisive. Il se rend pour la première fois au Vietnam rendre visite avec ses parents à sa grand-mère malade. « Je me suis tout de suite senti bien. J’ai kiffé la nourriture, l’atmosphère, tout… Et je n’ai jamais autant appris sur mes parents et leur histoire que lors de ce voyage. Ils avaient toujours esquivé. Des cases du puzzle se sont remplies. Je suis revenu plus tard pour le mariage d’un ami avec sa copine vietnamienne. C’est là que j’ai vu les premiers tags. Je suis rentré en France pour mieux revenir. » Trang Suby décide de vivre à Hô Chi Minh Ville.

Il explique: « je veux encourager le graffiti dans le pays de mes origines. Je veux mettre le Vietnam sur la carte du graff. Je suis persuadé que la prochaine scène du graff sera en Asie. » Suby One reprend les sprays et se fait connaître. Il ouvre sa galerie de street art, la Giant Step Gallery « pour tous les graffeurs que j’ai croisés et qui ont arrêté parce qu’il faut bien manger. Je leur dis qu’on peut graffer et faire un autre métier à côté. Mais ne surtout pas abandonner. »

Ici, il est chez lui. « Tout est plus simple, plus accessible. J’ai moins de stress qu’en France. Les personnes importantes, celles qui comptent dans le milieu artistique, sont plus abordables. En France, c’est toujours galère de pouvoir les approcher. »

Il sait que le graff n’est pas encore considéré comme un art à part entière au Vietnam comme il l’est désormais en France. « On vit les débuts du street art. Au Vietnam, ça ne date que de 10 ans. Les nouveaux riches Vietnamiens n’achètent pas encore. L’art contemporain commence à se vendre mais pas le graff. Qui sait, le graffiti sera peut-être la prochaine façon de se distinguer des autres collectionneurs en Asie? » 

Trang Suby trace sa route. Il a franchi les frontières de l’art contemporain exposé dans les musées. « Peindre l’abstrait m’est venu naturellement car je ne conçois pas le graffiti sur toile. La place du graff est dans la rue. » Sa dernière exposition, Time, était une réflexion sur le temps qui passe. « J’ai pensé à toutes les étapes de ma vie, les bonnes et les mauvaises. Mes traits de couleur sont des mouvements marquants. Le temps qui passe ne m’effraie pas, ça me motive au contraire. » Il dit vouloir parler à tout le monde. « Ce que je fais est simple à comprendre. Ce n’est pas de l’art conceptuel. Je ne m’adresse pas à une élite parce que je n’en fais pas partie. Le street art, c’est la rue; ça n’appartient à personne. Ou alors à tout le monde. »

@SR

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Efaisto, une autre façon de consommer

Bernard Seys, un jeune Belge de 28 ans, et le Français Lou-Adrien Fabre, 27 ans, sont les co-fondateurs de la start up Efaisto. Cette plateforme de commerce en ligne met en lien direct les consommateurs avec des artisans d’Asie du Sud-Est qui confectionnent du sur-mesure dans un esprit éthique à des prix abordables. Interview.

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Vous ne venez ni l’un ni l’autre du milieu de la mode. Comment est née l’idée d’Efaisto? 

Bernard: En effet, moi je suis arrivé au Vietnam en 2012 où j’ai travaillé pour une grande entreprise dans le domaine du chocolat. Lou-Adrien travaillait comme ingénieur informatique dans les jeux vidéos et le développement. On a tous les deux quitté un bon job avec un bon salaire pour se lancer dans l’aventure d’Efaisto! Nous avons vite  été fascinés par l’énergie créative qui règne dans cette ville. Il y a ici des compétences ancestrales, depuis longtemps oubliées en France, exceptionnelles. Personnellement, j’ai toujours fait faire mes vêtements ici. Je n’aime pas les centres commerciaux et les produits que l’on voit sur tout le monde, partout. Les touristes et nos amis font eux-aussi faire des vêtements sur-mesure quand ils viennent à Hô Chi Minh. Ville.

Lou-Adrien: En Europe, le sur-mesure est réservé à une certaine élite, ça coûte cher. Pourtant, l’une des grandes tendances de la mode qui est aussi une tendance sociétale, est que tout le monde veut être unique. Et dans beaucoup de domaines, la personnalisation est l’un des principaux facteurs de vente. Nous voulons démocratiser l’accès au sur-mesure dans le respect du consommateur et de l’artisan.

D’où l’idée d’Efaisto, qui va à l’encontre de la Fast Fashion et tout ce qui l’accompagne: délais serrés, fabricants mal payés, flot d’invendus… Comment fonctionne Efaisto?

Bernard: Nous voulions mettre en valeur les compétences de ces artisans qui font un travail de qualité. L’idée est de rapprocher le consommateur de celui qui fabrique. Qui fait mes vêtements ou mes chaussures? Créer ce lien direct permet aussi de rétribuer très correctement les artisans. Sur Efaisto, ils ont le contrôle absolu sur leur prix de vente et reçoivent jusqu’à 85 % net du prix payé par le consommateur.

Lou-Adrien: Et inversement, les artisans sont eux-aussi satisfaits de savoir à qui ils vendent, pour qui ils fabriquent. Nos clients sont essentiellement en Europe, à Hô Chi Minh Ville, à Singapour et en Indonésie. Nous nous inscrivons dans une deuxième tendance mondiale qui est celle de l’économie collaborative (un échange de biens et de services entre particuliers), qui passent souvent par des plateformes en ligne. Sur notre site, chaque artisan a sa page, son nom, sa photo, son histoire et reçoit une note du client visible par tous.

Le sur-mesure permet aussi d’éviter le gaspillage…

Bernard: Oui, chaque produit est fait à la demande, les artisans n’ont pas de gros volumes de production, de quantités de commandes minimum ou de canevas à suivre.  On réduit nettement les déchets et les invendus. Chaque produit peut être customisé. Sur le site figure ce que proposent les artisans mais on peut personnaliser chaque produit. Nous travaillons avec 40 personnes qui vont du tailleur au fabricant de chaussures en passant par le fabricant d’accessoires en cuir.

L’aspect « éthique » est-il  un facteur de vente ou une nécessité morale dans votre vision du commerce?

Lou-Adrien: C’est un bonus. Tu ne peux pas uniquement te baser sur la bonne conscience des gens; on fait du business en faisant quelque chose de bien. Ce modèle va prendre de l’ampleur et va faire évoluer les mentalités. Nous croyons à l’idée de faire de l’éthique sur mesure à un prix abordable. Tu achètes une expérience, celle d’un homme ou d’une femme. Finalement, tu n’achètes même plus un produit! Tu achètes plus que ça…

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Le duo franco-belge a lancé officiellement Efaisto le 21 avril dans le cadre de la Fashion Revolution, #WhoMadeMyClothes.

 

L’art du café au Klasik Coffee Roasters

C’est bien connu, les Vietnamiens adorent le café. Du Nord au Sud, dans la rue ou dans un café plus chic, ils consomment régulièrement un caphe den dà ou un caphe sua dà, qu’ils font suivre d’un thé vert glacé. Le pays est le premier producteur de robusta dans le monde et le deuxième exportateur de café. Ici, à Hô Chi Minh Ville, on le boit presque toujours glacé, avec ou sans lait concentré sucré mais toujours en le sirotant. Une pause café, c’est un temps de convivialité, le plaisir de se retrouver entre amis ou en famille.

Mais il faut l’aimer bien fort. Le robusta tient toutes ses promesses; c’est pourquoi les étrangers préfèrent le boire en y ajoutant du lait concentré sucré. Vous n’avez pas le choix du café et il vous tiendra éveillé toute la journée!

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Dans ce contexte, le Klasik Coffee Roasters se distingue réellement. Sa propriétaire, Thiep, a voulu créer un endroit destiné aux vrais amateurs de café. Originaire de Vung Tau, sur la côte sud du pays, la jeune femme a fait des études de sociologie à Saïgon avant de s’orienter dans les métiers de l’hôtellerie. Elle a ouvert ce lieu en plein centre-ville, au 40 Mac Thi Buoi, voilà 4 mois à peine avec une seule obsession: la qualité. L’endroit propose 12 variétés de cafés de 3 continents (Afrique, Asie, Amérique centrale). « Nous torréfions nous-mêmes avec une machine que j’ai ramenée du Japon. La machine à  espressos vient d’Italie. »

Momentous 100%

C’est une petite révolution dans un pays où les habitants ne commandent jamais, ou presque, un espresso. « Moi-même, au début, je n’appréciais pas du tout. C’était trop amer. Et puis j’ai compris que cela dépendait du lieu d’origine, du sol… L’amertume ou le goût plus fruité est affaire d’arôme et d’acidité. J’adore le café d’Ethiopie et je viens de découvrir celui de Java. Etonnant. Je sais que ça prendra du temps mais je pense que les Vietnamiens finiront par apprécier aux-aussi un bon espresso. »

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On peut aussi acheter du café: 8 variétés sont disponibles à la vente (de 150 à 200 000 VND les 200g soit environ 6 à 8 euros). C’est encore un plaisir haut-de-gamme pour la grande majorité de la population! Vous pourrez aussi y déjeuner d’un sandwich ou d’une salade. Thiep a d’autres ambitions. Elle prévoit d’agrémenter la carte de plats occidentaux et d’y ajouter un bon choix de vins. A suivre…

Le Cong Caphe

Le Cong Caphe est un concept de cafés apparus à Hanoi. Il en existe aujourd’hui plusieurs dans la capitale vietnamienne. Et ils plaisent beaucoup. Je me souviens être allée dans celui qui fait face à la cathédrale Saint -Joseph en plein centre de Hanoi.

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Le premier Cong Caphe vient d’ouvrir à Hô Chi Minh Ville. Dans l’immeuble que j’affectionne particulièrement, où se trouvent déjà Libé et le Loft café. Il n’y a pas de hasard… Le Cong Caphe n’est pas vraiment un café comme les autres. En fait, son propriétaire, originaire de Hanoi, a conçu un endroit qui rappelle plus ou moins les temps de guerre (et de privations) au Vietnam. Assez incongru. Il est écrit sur la carte que c’est l’enfance traumatisante et difficile du propriétaire (« the owner’s dramatic childhood ») qui lui a inspiré cette atmosphère bien particulière. Pour ne pas oublier? Le kaki est la couleur phare, les serveurs sont en tenue militaire et l’ambiance peut faire penser à une sorte de bunker où l’on a apporté le strict minimum pour la survie des occupants. Tables et chaises bricolés en bois brut ancien, gobelets en fer, boîtes de conserve… et des livres, beaucoup de livres qui côtoient une vieille radio et des lampes à pétrole.

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Pour ceux qui connaissent, le Cong Caphe a pris place dans l’ancien café-boutique Schiller, dont la petite terrasse toute en longueur offre une vue imprenable sur les rues très fréquentées de  Dong Khoi et Ly Tu Trong. A l’intérieur, le propriétaire a fait ajouter un faux plafond très bas qui donne vraiment l’impression de se retrouver dans un tunnel souterrain…

Et nous y voilà. A Hanoi, un Cong Caphe semble s’inscrire naturellement dans le paysage urbain. A Hô Chi Minh Ville, capitale économique du Sud qui a longtemps été considérée comme la « rebelle » proche des Américains, c’est une autre histoire. Mais la grande Histoire, justement, ne semble pas affecter les jeunes Saïgonnais plus que ça. Aujourd’hui, la ville et le pays sont tournés vers l’avenir. Les jeunes veulent juste se retrouver dans un endroit sympathique avec leurs amis, prendre un caphe sua dà et surfer sur Facebook. Et puis la déco est sympa avec toutes ces touches de couleurs et ces objets hétéroclites ici et là.

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Quand je me s’y suis rendue, l’endroit était très fréquenté. Il n’y avait que des jeunes gens. Et si, soudain, apparaissait une personne de la génération précédente, pour qui la guerre ne fut pas qu’un décor éphémère. Pour qui les privations furent quotidiennes. Quel regard porterait-elle alors? La réponse à la question pourrait surprendre.